Les premiers 2 200 km

De Fairbanks à Skagway en Alaska, en passant par Dawson City et le Yukon au Canada

Dans le monde du vélo, on dit que les premiers 1 000 km sont les plus durs. Tout est relatif. Pour moi, ce furent les 180 derniers qui m’ont coûté. Entre Whitehorse, la capitale de l’État du Yukon au Canada et Skagway en Alaska au bord du Pacifique. Sur les derniers kilomètres de la Klondike Highway, la route qui finit par le célèbre col nommé « White Pass ». Le White Pass, était l’une des deux routes que les chercheurs d’or ont tentée d’emprunter par centaine de milliers au cours de la ruée vers l’or du Klondike en 1897-1899, immortalisée par Jack London dans “L’appel de la forêt”. La majorité a échoué en chemin.

Dessin de la ruée vers l’or sur un mur d’une maison de Skagway.

On appelait aussi cette route la « dead horse trail », la piste du cheval mort en raison du nombre de chevaux qui y moururent pendant la ruée. Il fallait vraiment avoir la fièvre de l’or pour affronter la montagne, la neige, le vent et le froid chargé de kilos de café, de sucre, de farine et de haricot, à pied, en plein hiver.

Devant l’entrée de l’ancienne mine d’or au bout la route de Nabesna. Je tente d’expliquer à Marla la folie des hommes qui n’hésitent pas à attaquer la montagne à l’explosif à flanc de colline. Cela ne se voit pas, mais derrière la table de pique nique (et le photographe), il y a le vide et au-dessus de nous, la roche à fleur de peau.

Car si le col, s’appelle le « col blanc » en français, on peut dire que c’est à juste titre. Aux dires des locaux, le ciel est rarement dégagé et on ne voit pas souvent les sommets, les glaciers, les lacs et les rivières qui l’entourent. Et effectivement, lorsque nous sommes passés, ce fut la tête dans les nuages, la pluie, le vent et le brouillard qui faisait qu’on n’y voyait parfois pas à 10 mètres, en plein mois d’août ! Mais on a quand même eu la joie et la surprise de voir une loutre qui nous observait depuis la rambarde où elle semblait se prendre du bon temps.

White Pass à un moment d’éclairci.

Pour nous, ou plutôt pour moi, ce fut dur car il a fallu se presser. Il nous fallait attraper le bateau qu’on avait réservé à Skagway pour continuer notre périple et entamer la deuxième partie de notre voyage dans l’ « Inside Passage », le passage intérieur (la voie maritime qui relie les différentes villes d’Alaska, accessibles uniquement par la mer ou par les airs, comme c’est le cas de Juneau, la capitale) et pouvoir profiter de faire des haltes dans quelques îles avant que l’hiver ne s’installe. On a donc fait 180 km en 3 jours, soit 60 km par jour, toujours avec la nourriture à charger et en passant les montagnes. Ça tirait un peu.

Dans les rues de Skagway.

Le monde des cyclistes

Car c’est vrai que notre rythme de croisière tourne autour des 30-40 km par jour en moyenne. On peut aller jusqu’à 70 km, avec le vent dans le dos et du plat ou de la descente tout le long comme par exemple sur la route Tok Cutoff, entre Slana et Tok. Et parfois aussi seulement 17 km quand ça grimpe bien, comme dans le parc national du Denali ou sur la Denali Highway.

Dans notre monde des voyageurs à vélo, on représente donc la famille tortue, chargée à bloc de nourriture pour pouvoir manger sain et varié même dans les endroits les plus reculés et avec seulement 3-4h de vélo au compteur les jours où on pédale. Alors tous nous croisent et nous dépassent ! On fait pourtant parti des premiers à avoir démarré, en mai. Les derniers croisés sur le bateau menant à Ketchikan, avait commencé leur périple en juillet, avec en plus un détour par le cercle polaire !

Chris d’Allemagne et Sid du Mexique, arrivés au parc du Denali quand on en partait, nous croisent à Meier Lake, font un petit détour, puis nous « doublent » sur la Tok Cutoff après avoir partager bière et tortilla au feu de bois. On s’est donné rendez-vous au Mexique !

On rencontre pas mal de cyclistes aventuriers, dont la plupart partent d’Alaska pour rejoindre Ushuaïa en Argentine. Ils viennent d’Allemagne, de France, d’Angleterre, du Brésil, de Suisse, d’Afrique du Sud, des Pays-Bas, du Canada, des États-Unis (au sud du 48ième parallèle « lower 48 », comme disent les habitants de l’Alaska) ou encore du Mexique ou du Chili. Et tous font environ 100 km par jour au moins. On a rencontré des couples et aussi des solitaires. La plupart ont autour de 30 ans, mais on a aussi croisé un petit jeune de 22 ans et quelques loups solitaires d’une quarantaine d’années. Par contre, on n’a encore jamais vu de couple avec enfants…

Avec les petits, la dynamique et aussi l’esprit du voyage est un peu différente. Notre rapport au temps aussi, il n’y a que l’hiver qui nous presse un peu, mais comme on s’est donné jusqu’à 3 ans de temps … :), on est un peu dans une autre sphère de nos camarades cyclistes, souvent en année sabbatique.

Rythme d’escargots

Pour nous, notre rythme d’escargot nous va très bien. On se lève vers 9h, doucement. On prend le temps de bien déjeuner : céréales et fruits (dès qu’on trouve des pommes, on fait le plein). Puis on commence à lever le campement, tout en sirotant notre café. Les enfants jouent. S’il y a des flaques, un lac ou une rivière, ils sont enchantés d’y « faire la vaisselle ». Si le temps le permet et si on est tout près d’un point d’eau, on fait une petite toilette de chat.

Mika après avoir fait la « vaisselle » dans une flaque d’eau.
Marla aime bien prendre son bain dans les rivières.

Puis on charge les vélos, on range le chariot, où les enfants ont joie d’y mettre un sacré bazar ! Bref toutes ces activités nous prennent entre 3 et 4h.

Jeu dans le « food container », le container résistant aux ours où on range la nourriture, transformé en cabane.
Jeu avec une poussette abandonnée dans une station service déserte.

On est donc rarement près à partir avant 13h. Et ça tombe bien car il est temps pour eux de faire la sieste quand on commence à pédaler. En général, ils sont tout contents de retrouver leur chariot et parfois même ce sont eux qui s’installent en nous réclamant le départ. La sieste peut durer jusqu’à 3h si le bercement du vélo est continu. Car parfois, dans les montées à 9 % qui durent un peu trop longtemps, lorsqu’on réduit la vitesse à 4 km/h, ils peuvent se réveiller et commencer à râler. Mais souvent, le calme revient dès la descente suivante.

Petite pause au sommet des nombreuses collines de la Taylor Highway.

Au bout de 2 ou 3h, selon le sommeil des enfants, les points d’eau ou les points de vue rencontrés, on s’arrête pour faire notre pause et cuisiner. En général il est 16h ou 17h. Au menu : pâtes, riz ou semoule de couscous avec légumes (oignons, ails, carottes), sauce tomate et thon. Ça c’est quand on roule.

Pause déj au bord de la Klondike Highway.

Dès qu’on se pose quelques jours dans un endroit, on change et on fait des crêpes, du pain, des tortillas et des omelettes si on trouve de quoi nous ravitailler.

Pain au chocolat maison cuits au feu de bois. Un délice.

Bref, la pause dure au moins 2h, puis on repart pour une heure de route environ, jusqu’à un bel endroit pour poser la tente avec toujours le besoin d’avoir une rivière ou un lac à côté pour cuisiner, boire et faire la vaisselle et des arbres pour suspendre la nourriture. Le temps d’installer le campement, de manger loin de la tente, de bien nettoyer derrière nous et de monter la nourriture dans les arbres, avec la nuit qui ne tombe jamais, on n’est rarement couché avant 23h-minuit.

« Bear safety » : suspendre la nourriture à un pont ça marche aussi.

Notre périple n’est donc pas sportif en soi. Mais il demande de l’énergie car c’est un mode de vie nomade, en plein air, dans une nature encore pleine d’animaux, à s’occuper du campement et faire avec les enfants qui jouent autour, s’émerveillent, rigolent, tentent l’aventure, l’escalade mais aussi se chamaillent et demandent de l’attention. C’est prendre le temps de vivre, tout simplement.

Vaisselle-douche-jeu au bord du lac Fox.

Exploit sportif: la Top of the world Highway

Mais si on veut parler d’exploit sportif, dans cette première partie du voyage, il y a de quoi ! La Top of the world Highway, avec ses 300 km de montagnes russes reliant Tok en Alaska à Dawson City dans le Yukon au Canada restera celle qui nous aura fait les mollets ! Surtout qu’on s’était donné une date pour arriver à l’autre bout pour rejoindre les grands-parents allemands, au moment du festival de musique de Dawson City.

Retrouvailles à Dawson City avec Opa et Oma.

On avait donc 8 jours pour faire la route, ce qui fait un peu moins de 40 km par jour mais qui relève de l’exploit sportif avec le dénivelé. En tout ce sont 4 500 mètres de montée-descente, du jamais vu ! (pour moi qui n’ai pas fait les Andes). Une bonne partie de la route est en gravier ce qui ne facilite pas la tâche et surtout, sur les hauteurs, il n’y a pas d’eau, et bien sûr, rien pour se ravitailler en nourriture.

Prochain village dans 107 km.

Du coup, nous étions chargés comme des mulets. A la station de pesage des poids lourds à la sortie de Tok, on se pointe pour « rigoler ». Daniel pèsent 440 livres, soit 200 kg, et moi 240 livres, soit 109 kg !

440 livres, soit 200 kg
240 livres, soit 109 kg

On fait le calcul :

47 kg de vélos et chariot
+ 75 kg d´équipement
+ 41 kg de nourriture, gaz et couches
+ 13 kg d’eau
+ Mika, Marla, Daniel et Marilyne
= 309 kg

Quizz : Combien pèsent Mika, Marla, Daniel et Marilyne ? Ecrivez-nous à velomerica@mailbox.org. Pour toute réponse, bonne ou mauvaise, vous recevrez une carte postale ;).

Mais comme toujours dans les moments où il faut se surpasser, on traverse des paysages magnifiques et on fait des rencontres incroyables. Comme avec Dewayne qui nous croise le premier soir lors de notre dîner-pique-nique en bord de route, et s’arrête avec sa voiture pour nous laisser 7 sacs, soit presque 7 kg, de nourriture militaire. Un sac représente un repas de soldat en mission. Avec donc tout plein de vitamines et de bonnes choses. Car il est important (c’est écrit sur le paquet) d’avoir des soldats contents de manger sain et bon. Il y a donc des sachets de plats cuisinés qui se réchauffent en mettant 2 cl d’eau au fond d’un sac avec des petits coussins de chauffe. Cela nous a amené de la variété : ratatouille, poire en morceaux, brownies, pomme de terre aux lardons, fromage et bien sur le cliché : des chewing gum accompagnés d’une boîte d’allumette et d’une serviette rafraîchissante pour les mains.

MRE Meal Ready to Eat. Warfighter recommended. Warfighter tested. Warfighter approved.

C’est là où l’expression « mettre du beurre dans les épinards » prend tout son sens. Du poids en plus à transporter mais un vrai bonheur, car on avait grave besoin de manger comme 8 sur cette route qui ne connaît pas le plat ! 5 jours plus tard, Dewayne nous rendait visite avec sa femme et sa fille. Dans leur coffre, une glacière remplie de glace, pour le plus grand bonheur des enfants, et puis aussi des fruits, des barres de céréales et des compotes ! Incroyable. Et au bon moment, car la journée était très chaude.

Visite de Dewayne, venu nous présenter sa famille.
Autre récompense de l’effort : Rencontre avec un orignal devant la dragueuse d’or à Chicken.
La tente est posée au « sommet du monde », sur la Top of the World Highway à son niveau le plus haut, juste avant la frontière Etats-Unis-Canada.

On l’a fait ! We did it !

Mika et Marla au festival de musique de Dawson City.

2 Antworten auf „Les premiers 2 200 km“

  1. hello les aventuriers de la vie sauvage!! vous nous faites voyager à travers vos aventures, vous avez l’air heureux malgré les efforts physiques intenses à fournir (surtout les cyclistes qui pédalent!), récompensés par les paysages, les animaux, la nature sauvage quoi!
    bon, j’ai bien envie de recevoir une petite carte postale ! alors mes réponses : 133 kg pour les 4 mais ça tout le monde a trouvé! le reste, au “pif” : Marilyne 46, Marla 17, Mika 13 et Daniel 57!
    gros gros bisous de Pont! la Cath et Laredj

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