Printemps chilien

“Avec la classe ouvrière au centre
pour reconstruir le Chili” (Arica, 28 octobre 2019).

Lorsque nous arrivons à Arica, la ville la plus au nord du Chili, à la frontière péruvienne, la révolte commence tout juste à gronder. Les étudiants manifestent contre l’augmentation de 30 pesos du ticket de métro en bloquant des stations lors d’opérations métro-gratuit. C’est le feu aux poudres qui fait exploser la colère des chiliens. Les protestations s’étendent. “Ce ne sont pas 30 pesos, ce sont 30 ans de néolibéralisme”, devient alors le mot d’ordre des manifestants partout dans le pays.

Pancarte pour la reconnaissance des peuples indigènes sur fond de Wiphala,
le drapeau multicolor des peuples des Andes.

Lorsque nous prenons le bus pour rejoindre Putre, petit village Aymara perché à 3 500 mètres d’altitude dans l’altiplano du nord du Chili, à la frontière bolivienne, l’Etat d’urgence vient d’être déclaré. Depuis notre petit village, on ne remarque presque rien. Seuls les chiliens et les touristes venant des villes côtières nous rapportent la situation. Et bizarrement, on a cette sensation qu’avec les réseaux sociaux et Internet, on est aussi bien informé que nos camarades européens qui suivent la situation du Chili depuis l’Europe.

“Nous ne sommes pas en guerre, nous sommes unis”
(Arica, octobre 2019).

Du coup, on a d’emblée une très haute estime pour le peuple chilien. Premières victimes de la stratégie du choc, les “Chicago Boys” ont réussi à imposer le néolibéralisme aux chiliens, bien avant Thatcher au Royaume-Uni et Reagan aux Etats-Unis, au prix d’un coup d’Etat le 11 septembre 1973, où Salvador Allende trouve la mort, suivi d’années de dictature de Pinochet, de tortures et de disparitions forcées. Aujourd’hui les chiliens sont à nouveau debout et cela fait plaisir à voir. Le mouvement s’est d’ailleurs appelé “Chile desperto”, “Chili réveillé”. A revendiquer leurs droits, à braver la peur de la répression policière, à chanter Victor Jara et Violeta Parra dans les rues, à retrouver leur dignité et à crier fort leurs revendications et leurs rêves dans l’espace public.

“Oui à la musique. Non à la guerre”
(Arica, octobre 2019).

Beaucoup de mes ami.e.s européen.ne.s ayant vécu au Chili ces dernières années me faisaient la description d’un pays très consumériste et relativement immobile, dans le sens de peu contestataire de l’ordre établi. En terme de relative “passivité sociale”, cela me faisait penser au Guatemala qui, avant de se “réveiller” lui aussi (voir mon article, Graines de révolte en République bananière) comptait une minorité de contestataires du système en place. La guerre contre-insurrectionnelle (inspirée par la politique de la France en Algérie et reprise par les Etats-Unis pour la faire menée à bien par les dictatures latino-américaines) avait en effet réussi à effacer une bonne partie des revendications sociales. “Grâce” à la torture, l’assassinat et la disparition forcée des leaders étudiant.e.s, paysan.ne.s, ouvrier.e.s, indigènes, syndicaux, etc., toute personne capable de penser, d’organiser et de mener des mouvements alternatifs au néolibéralisme était éliminée ou forcée à l’exil, ce qui a crée comme un trou dans lequel de nouvelles graines de révolte ont mis du temps à germer. Sur les murs d’Amérique latine, on lit souvent ce message d’espoir : “ils nous ont enterré mais ils ne savaient pas que nous étions des graines”.

“Le peuple uni, jamais ne sera vaincu”
(Arica, octobre 2019).

Découvrir le Chili au moment où le peuple chilien se réveille est un vrai bonheur. C’est stimulant. Un vent frais se lève devant nos yeux. Chaque fois que j’entend chanter “El pueblo unido jamas sera vencido” des Quilapayún dans les manifestations, j’en ai les larmes aux yeux tellement c’est beau.

Axe de la roue droite du chariot cassé deux fois au Pérou.

Immobilisés nos deux premières semaines au Chili en raison de notre chariot qui ne roule plus avec son axe brisé, deux fois ressoudé et deux fois cassé au Pérou, nous attendons la pièce de rechange que nous avons commandée d’Allemagne. Elle est arrivée à Santiago mais ne bouge plus de l’aéroport et le courrier du Chili annonce des retards en raison des troubles.

On patiente à Putre. A 3500 mètres d’altitude, il fait frais …
… et le rayonnement solaire est à son maximum, comme l’indique ce “solmaforo”, le feu-ensoleillement indicateur de puissance des rayons ultra-violet.

Mais nous sommes à des années lumière de se sentir “pris en otage”. On patiente tranquilement en suivant la situation. On espère grandement que les chiliens arrivent à faire dégager leur président des ultra-riches pour pouvoir exporter la recette en France. On écoute Victor Jara, chanteur compositeur chilien mort torturé sous la dictature, les mains et les doigts cassés, forcé de jouer devant ses tortionnaires hilares. On lit Pablo Neruda, mort de chagrin suite au coup d’Etat et à la mort de Salvador Allende. On regarde “Compañeros” sur la torture et l’emprisonnement pendant 12 ans de Pepe Mujica (ancien président uruguayen) et ses camarades, en Uruguay. Et on ne peut s’empêcher d’avoir mal pour l’Amérique latine et d’avoir la rage en voyant des relents d’Opération Condor (nom donné à la guerre contre-insurrectionnelle en Amérique du Sud) avec l’apparition de centres de torture dans des stations de métro de Santiago et des violences sexuelles contre des femmes perpétrées par des militaires. D’inspiration française également, on note une recrudescence des personnes éborgnées par les forces de l’ordre chiliennes.

Batucada anti-Piñera 100% femmes
(Arica, octobre 2019).

Plus au nord, presque au même moment, ce sont les équatoriens qui se soulèvent et l’on voit Manu, le père de Kasur, représentant de sa communauté shuar, interviewé lors des manifestations à Quito alors que le gouvernement, ayant pris peur des révoltes, s’est réfugié sur la côte, à Guayaquil.

Les armes du “cacerolazo” : une casserole et une cuillère
(Arica, octobre 2019).

Au bout de 10 jours d’attente du courrier, on se dit que la pièce n’arrivera peut-être plus. Nos ami.e.s de Putre nous aident et on obtient le contact d’un artisan tourneur fraiseur, capable de tout faire, ou presque, avec du métal. On lui envoie les photos et la description de l’axe. Le soir même, alors qu’on est dimanche, je suis chez lui à Arica, après 2 heures de bus. Il fait du très bon travail. On lui demande alors de confectionner un autre axe au cas où celui de l’autre roue se casse lui aussi. Je reste donc une nuit de plus.

Axe cassé vs ersatz.
Ne manque que le système de pression qui permet de retirer la roue très facilement en cas de crevaison.
On peut faire sans pour le moment.

J’en profite pour faire nos courses et des provisions de 9 jours pour notre future traversée de l’altiplano si l’ersatz fonctionne. Couscous, lentilles rouge, soja déshydraté, fruits secs, graines, noix, céréales et chocolat qu’on ne trouve pas à Putre. J’achète aussi des brownies emballés, des M&M’s, un ruban de gymnastique, des stickers et des ballons gonflables, bref tout ce qui pèse le moins possible mais qui peut faire grand plaisir à Marla qui fêtera bientôt ses 6 ans.

Lion de mer dans le port d’Arica.

Et surtout, j’en profite pour participer à ma première “casserolade” ou “cacerolazo” en espagnol. Peu à peu, dès 18 heures, le grand rond point à l’entrée d’Arica se rempli de jeunes, retraité.e.s, étudiant.e.s, familles, féministes, anarchistes, communistes, représentant.e.s des partis ouvriers, des LGBTI, … Je suis très heureuse de marcher au milieu de mes camarades chilien.ne.s.

Pour marquer son soutien, on brandit fièrement poêle à frire et ustensiles de cuisine
(Arica, octobre 2019).

L’ambiance est bon enfant avec des batucadas et des danses. Des groupes de femmes dansent avec des foulards noués aux hanches et flanqué d’un “Piñera fuera” (Piñera [le président] dehors) qui retombe sur les fesses. Les automobilistes bloqués klaxonnent en soutien et sortent eux aussi des casseroles et des cuillères en bois pour taper dessus en signe de solidarité. Tous les employés des magasins et ateliers devant lesquels nous passons sortent pour regarder passer le défilé. On a l’impression que la majorité des gens soutient le mouvement.

Retrouvailles à Arica avec l’océan Pacifique qu’on n’avait plus vu depuis le Panama.

Nous sommes le 28 octobre 2019. A la radio on entend des commentateurs sur l’arrestation d’un des responsable de l’incendie du métro de Santiago. Une journaliste rectifie alors en disant qu’il s’agit d’un suspect simplement, sa culpabilité n’ayant pas encore été prouvée. Puis un commentateur enchaîne en disant que des Cubains et des vénézuéliens seraient également soupçonnés. Mais l’une des journaliste reprend en disant qu’elle a eu la même dépêche parlant d’abord du suspect dans l’incendie d’une station de métro puis, sans transition, de l’implication de groupes de cubains et vénézuéliens dans les heurts de fin de cortège des manifestations. Rien à voir donc. Juste que, comme partout ailleurs en Amérique du Sud, les migrants vénézuéliens ont très mauvaise presse. Et les Cubains au Chili aussi, apparemment. Les médias participent largement à la diffusion de ces clichés sur des bandes de jeunes migrants violents et voleurs…

Balade dans le port d’Arica, au milieu des pélicans et des bateaux pêcheurs de harengs.

Les médias chiliens chantent les mêmes refrains qu’au Pérou, en Equateur et en Colombie sur les vénézuéliens mais on note quand même un peu plus de sérieux dans le traitement médiatique. En tout cas, dans le peu que nous avons entendu à la radio ou vu à la télévision, nous n’avons pas senti trop d’animosité vis-à-vis des manifestant.e.s et plutôt même une certaine compréhension.

Putre,
village aymara de l’Altiplano chilien.

Puis je quitte l’agitation citadine pour retrouver le reste de la famille restée à Putre, dans l’altiplano, munie de deux nouveaux axes. On les teste sur le chariot. Ça roule. On reprend alors la route après plus d’un mois passé au chômage technique.

*Pour en savoir plus sur les protestations au Chili, lire l’article de Luis Sepulveda paru dans Le Monde Diplomatique d’octobre 2019, Chili, l’oasis asséchée.

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